Quand les financements extérieurs s'assèchent, ce ne sont pas juste des lignes de crédit qui disparaissent. Ce sont des vies humaines qui basculent. Au Sénégal, un modèle unique en Afrique de l'Ouest est en train de se fissurer en silence. Depuis une décennie, le pays s’impose comme un pionnier de la réduction des risques pour les usagers de drogues injectables. Aujourd’hui, le désengagement progressif des bailleurs internationaux met en péril ces acquis précieux. Le constat est brutal. Sans ressources pérennes, le risque majeur est de voir des centaines de personnes vulnérables replonger massivement dans l'enfer de l’héroïne et des seringues souillées.
Pendant longtemps, la réponse classique face à la toxicomanie se résumait à la répression. Les forces de l'ordre traquaient les usagers, les prisons se remplissaient, mais le problème restait entier. Puis, Dakar a fait un choix audacieux. Traiter l’addiction comme une question de santé publique et non comme un simple crime. C'est ainsi qu'est né le Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar (CEPIAD), basé à l'hôpital de Fann. Ce centre est devenu la pierre angulaire d'une stratégie payante. Distribution de méthadone, programmes d'échange de seringues, soutien psychologique. Les résultats ont rapidement validé cette approche. Le taux de transmission du VIH chez les consommateurs de drogues injectables a chuté. Des vies ont été stabilisées, des familles reconstruites.
Mais ce système repose sur un équilibre financier instable. L’essentiel des fonds provient de partenaires étrangers, comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ou l’Initiative 5% portée par Expertise France. Or, les priorités des donateurs internationaux changent. Les budgets se contractent, réorientés vers d'autres crises mondiales. Pour le Sénégal, le couperet tombe doucement mais sûrement. Les subventions diminuent, menaçant la gratuité des traitements et la survie même des structures de terrain.
Un modèle de santé publique en sursis
Pour comprendre ce qui se joue, il faut regarder le quotidien du CEPIAD. Depuis son ouverture, des milliers de patients y ont trouvé un refuge et un traitement de substitution efficace. La méthadone leur permet de couper le lien avec le marché noir et de retrouver une vie sociale active.
L’arrêt ou la diminution des dotations internationales impacte directement l'approvisionnement en médicaments essentiels. Si les stocks de méthadone s'épuisent ou deviennent payants, la rupture de soins est inévitable. Pour un usager, arrêter brutalement son traitement de substitution signifie presque à coup sûr un retour vers l'héroïne de rue. Une rechute qui s'accompagne souvent d'un retour aux pratiques d'injection clandestines. C'est le chemin le plus court vers une recrudescence des contaminations par le VIH et les hépatites B et C.
La réduction des risques n'est pas un luxe, c'est un investissement sanitaire. Les associations communautaires, à l'image de l'Alliance Nationale de lutte Contre le Sida (ANCS), tirent la sonnette d'alarme. Leurs éducateurs de pairs effectuent un travail de rue indispensable pour distribuer du matériel stérile et orienter les usagers vers les structures de soins. Sans financement pour l'essence des véhicules, pour le matériel médical de base ou pour indemniser ces agents de liaison, les usagers redeviennent invisibles. Ils s'enfoncent à nouveau dans la marginalité.
L'émergence de nouvelles menaces de synthèse
Ce tarissement des aides intervient au pire moment possible. Le Sénégal ne fait plus seulement face aux drogues traditionnelles comme le cannabis ou l'héroïne blanche. Le marché local est désormais inondé par de nouvelles substances psychoactives. Les autorités et l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) s'inquiètent de la prolifération de produits dévastateurs comme le kush, le tramadol contrefait, l'ecstasy et même le fentanyl.
Ces drogues de synthèse se caractérisent par un coût de fabrication dérisoire et un potentiel addictif foudroyant. Les adolescents sont en première ligne. Lors des récentes mobilisations nationales à Dakar, les responsables du Comité interministériel de lutte contre la drogue ont rappelé que l'avenir du pays dépend de sa capacité à prévenir ces conduites addictives. Les forces de sécurité interceptent des cargaisons record, mais la réponse policière ne suffira pas si le volet sanitaire s'effondre par manque d'argent.
Le contraste est saisissant. D'un côté, le trafic persiste et se réinvente avec des produits chimiques ultra-dangereux. De l'autre, les structures de soin doivent restreindre leurs ambitions. On demande aux acteurs de la santé de faire plus avec beaucoup moins. C'est une équation impossible.
Le défi urgent du financement national
Face au retrait des bailleurs, l'État sénégalais ne peut plus se contenter d'une posture de spectateur ou de cofinanceur minoritaire. Le ministère de la Santé et de l'Action sociale doit intégrer pleinement le coût de la réduction des risques dans le budget national de la santé. C’est la seule solution pour garantir la souveraineté sanitaire du pays.
Certes, le budget alloué à la santé a progressé au fil des ans pour se rapprocher des standards régionaux, mais la part dédiée spécifiquement à la prise en charge des addictions reste minime. Dépendre de l'aide internationale pour acheter de la méthadone est un calcul à court terme dangereux. Le gouvernement doit concevoir des mécanismes de financement innovants. Cela passe par des partenariats public-privé ou l'affectation d'une partie des taxes sur le tabac et l'alcool à la lutte contre les addictions.
La société civile appelle également à une révision des textes de loi. Il s'agit de protéger juridiquement les usagers qui s'inscrivent dans un parcours de soin, pour éviter que la peur de la prison ne les éloigne des centres de santé.
Il faut agir vite pour sanctuariser les acquis du CEPIAD et étendre ses services au-delà de la région de Dakar. Les usagers de drogues dans les régions de l'intérieur du pays ont les mêmes droits à l'accès aux soins. Pour éviter un retour massif à l'héroïne et une explosion des coûts de santé liés aux épidémies paralleles, la pérennisation des fonds nationaux doit devenir une priorité politique absolue dès maintenant. Maintenir le statu quo équivaut à accepter une crise humanitaire prévisible.